Dans un entretien au « Monde », Nicolas Prisse, président de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) alerte sur l’essor des produits stimulants, dont les consommateurs, estime-t-il, méconnaissent les risques sanitaires.
Le Monde – 8 décembre 2025 – Thomas Saintourens
A la lumière de l’étude publiée lundi 8 décembre par l’Office français des tendances addictives, le président de la Mildeca analyse l’essor des produits stimulants et son impact sur la santé publique.
Que retenez-vous de l’étude sur les marchés des drogues, financée par la Mildeca, plaçant celui de la cocaïne devant celui du cannabis ?
Le principal enseignement concerne l’essor des drogues stimulantes, au sens large du terme, incluant la cocaïne et les drogues de synthèse. On constate une augmentation massive, avec des produits qui ont dépassé le cercle restreint des consommateurs d’il y a encore dix-quinze ans. Aujourd’hui, les drogues stimulantes sont diffusées dans tous les milieux socioprofessionnels, dans tous les recoins du territoire. Elles sont plus accessibles, puisque tous les réseaux en vendent. Il faut ajouter à cela le fait que les consommateurs ont un niveau de connaissance insuffisant sur les risques qu’ils prennent. D’autant que cela peut entraîner des formes d’addiction qu’on sait insuffisamment prendre en charge. Notamment, il n’existe pas de traitement de substitution pour ces drogues, comme on en a pour l’héroïne.
Quelle est l’ampleur des conséquences sanitaires de cette diffusion sans précédent de la cocaïne en France ?
Cette étude pose une alerte sanitaire. Une alerte liée à la méconnaissance des consommateurs des risques liés aux drogues stimulantes, utilisées comme drogues de la performance en milieu professionnel, en milieu sexuel, en milieu festif. On constate un triplement des admissions aux urgences sur les douze dernières années en lien avec la cocaïne. Il ne s’agit pas de consultations pour la dépendance, mais pour des infarctus du myocarde, par exemple. Sans oublier les troubles de nature psychologique, psychiatrique, que cela entraîne. Il faut donc être très vigilant, marteler le message que la consommation des drogues aggrave tout. Elle crée de l’anxiété, de la dépression, des maladies psychiatriques graves… Quant à la question de la dépendance, elle nous pose une véritable question : comment va-t-on faire dans les années à venir pour prendre en charge correctement ces milliers et milliers de personnes qui vont aller frapper à la porte des Csapa [centres de soin, d’accompagnement et de prévention en addictologie] et des hôpitaux…
Cette expansion du marché des drogues n’est-elle pas un aveu d’échec pour les politiques publiques de lutte contre les stupéfiants menées ces dernières années en France ?
Il faut regarder les données dans leur globalité. On est à moins 4 millions de fumeurs de tabac quotidiens en dix ans. On a une consommation de cannabis qui est plus stable en population générale. On a chez les mineurs une diminution spectaculaire du tabac, du cannabis et même une diminution de la consommation d’alcool. Alors oui, on n’est pas bon, et il faut le dire très clairement, sur les drogues stimulantes et sur la cocaïne. Je pense que l’ampleur de l’offre nous a surpris. Et cette offre a rencontré une demande à sa hauteur… Cela montre surtout l’importance du défi à relever chez les adultes jeunes et la nécessité de renforcer notre action face à la cocaïne et aux psychostimulants.
Comment faire pour contenir cet essor de la consommation des drogues quand, par exemple, les données sur le cannabis semblent encourageantes ?
Il faut avant tout parler d’une même voix, en réussissant à convaincre toute une strate de professionnels qui sont au contact des plus jeunes : de l’enseignant du primaire jusqu’au professeur d’université, en passant par les clubs sportifs, le milieu socio-éducatif… Il ne s’agit pas de grossir le trait, d’aller dans la caricature, mais de dire que tout ça est vraiment mauvais pour eux. Ensuite, des programmes de prévention, qui marchent bien au niveau scolaire, en travaillant sur le renforcement de l’estime de soi, l’esprit critique, savoir dire non, doivent être encore davantage diffusés.
Il faut aussi communiquer, informer. Et cela fonctionne : les quatre vidéos qu’on a faites sur la cocaïne ont été vues plus de 70 millions de fois, celle sur le cannabis, plus de 30 millions. Mais il y a des milieux de vie que l’on doit investir davantage : l’enseignement supérieur, l’université, l’apprentissage postbac… Il faut aussi montrer à tous les professionnels et aux dirigeants d’entreprise que c’est dans leur intérêt d’agir. Toutes les consommations de drogue montrent une augmentation des arrêts de travail et une perte de la productivité. Enfin, il n’y a pas de traitement pharmacologique de la dépendance avec les stimulants. Il faut donc qu’on investisse dans la recherche pour trouver un médicament – une initiative plutôt de nature européenne.
Les constatations récentes montrent un essor particulier de la consommation des drogues de synthèse et de kétamine en particulier : quelle est l’ampleur du risque sanitaire concernant ces substances ?
Ces produits sont très compliqués à appréhender, ne serait-ce que par la variabilité de leurs dénominations, de leur composition, de leurs formes… Mais cette problématique des drogues de synthèse – et, parmi elles, la kétamine – est cruciale, étant donné leur accessibilité financière, et le fait qu’elles touchent des tranches d’âge un peu plus jeunes que la cocaïne. Selon moi, les drogues de synthèse, c’est l’avenir des drogues. C’est un marché de plus en plus large, sachant que, globalement, les consommateurs s’éloignent des produits à fumer pour aller vers des modes de consommation discrets et « propres », avec beaucoup de guillemets. Un petit sniff, une petite pilule, qu’on va aller prendre avant d’aller faire la fête, ou si on est surchargé de travail… Le risque est tel qu’il doit nous obliger dès à présent à démultiplier nos efforts afin de ne pas être dépassés.




